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HAUT LE CŒUR, Nouvelle du mois

Publié le par Nathasha Pemba

Elle pouvait se montrer entreprenante ou manipulatrice, gentille ou méchante. Cela dépendait des lieux et des circonstances. De notre relation, je ne savais qu’une seule chose : elle était ma tante. Du côté de mon père ou de ma mère ? Elle m’avait dit que cela importait peu. Du jour au lendemain, j’ai cessé de lui poser des questions. J’avais décidé de la suivre dans ses affaires. Lorsqu’elles fleurissaient, c’était le bonheur. Lorsque nous passions par des moments de sécheresse, elle me maudissait. Il fallait, dès ce moment-là que je trouve un moyen de ramener un peu d’argent à la maison. Elle disait alors qu’elle devenait vieille, que c’était à mon tour de la nourrir. J’ai été tour à tour mendiant, enfant de la rue ou aveugle. Quelques fois, j’aidais des femmes du marché à porter leur panier de provisions. Un jour, je me suis enfui avec le panier d’une tantine. Ce jour-là, elle m’a embrassé et m’a prise dans ses bras. Elle savait que les câlins étaient ma faiblesse. Je vivais toujours comme une personne qui était en manque perpétuel. J’étais un frustré de grands chemins. J’avais un besoin permanent d’affection. Pour attirer son attention, j’étais même capable de tuer.

Un soir, elle est rentrée toute heureuse à la maison.

-Nous allons changer de résidence. Il faut que nous nous rapprochions du centre ville. Vivre ici à Patra nous éloigne de la ville.

-Où irons-nous ma tante ?

-Fais-moi confiance neveu. Nous allons chasser la faim. Pourquoi nous devons souffrir et observer les autres faire comme si de rien n’était. Nous allons récupérer ce que les gens nous doivent.

-Ok Tante.

Tout commença ce jour-là. Nous n’emportâmes que nos deux traditionnels sacs de voyage. Personne ne savait d’où nous venions. Elle seule savait où nous allions. Au jour le jour, je la vis ramener des tôles d’Alu Congo, aidée par un pousse-pousseur super gentil qui partagea quelques fois son lit. Quelques semaines plus tard, elle est venue avec les énormes casseroles en aluminium. Toujours en provenance d’Alu Congo. Profitant de notre proximité avec la société Sidetra, elle séduisit un constructeur des maisons en planches. Ce dernier l’aida à bâtir une résidence digne d’une reine de Dibodo. Notre nouvelle résidence.

Avec les tôles, on recouvrit le toit. De ce qui restait, on construisit, au fond de ce terrain anarchiquement occupé, une espèce de hutte rectangulaire. À l’intérieur de cette hutte, elle disposa un lit mesurant 1m, 90. Un oreiller de couleur rouge. Trois pierres servant de foyer plus une grande casserole posée dessus. À l’extérieur, une douche en tôle et des latrines en tôles.

-Ngosso ! Ne mets jamais tes pieds dans cette pièce sans mon autorisation. C’est mon sanctuaire.

-Oui ma tante.

-D’ailleurs, j’ai décidé de t’inscrire à l’école Saint-Pierre. On m’a dit qu’il y a une école spéciale qui peut encadrer des enfants en retard comme toi.

J’étais triste d’aller à l’école. Je n’étais pas très content au fond de moi. Elle allait me manquer. Mais comme elle avait décidé, je n’avais pas le choix. Je ne voulais pas qu’elle me renie. Elle était la seule personne dont je pouvais me targuer de posséder un souvenir. Je l’ai considérée, définitivement, comme ma seule famille.

Deux jours plus tard, je suis allé à l’école.

Dès que j’ai regardé la maitresse, madame Tchitembo Émilienne, j’ai compris que je pouvais lui faire confiance. Elle était jolie. De teint clair. Le rose lui allait bien. C’est le genre de femmes que j’aurais voulu avoir pour mère. À son contact, j’ai commencé à rêver d’une mère. Elle a été la première qui a réveillé mon coeur d’enfant. Si j’avais une tante, je devais bien avoir une mère quelque part, pensais-je ! J’ai eu d’autres maitresses, mais, avec madame Émilienne c’était différent. Elle me regardait avec un autre regard. Je ne savais si c’est cela qu’on appelait regard maternel. Je n’ai jamais eu de mère.

Notre première rencontre s’est déroulée dans son bureau où j’ai déboulé comme une pluie imprévisible. Ma tante m’avait donné un paquet d’argent et m’avait envoyé à l’école. Je ne savais pas d’où provenait cet argent. Quand je suis rentrée dans le bureau de Madame Émilienne, elle m’a proposé une chaise. J’ai hésité avant de m’asseoir. C’était la première fois qu’on me proposait une chaise. Elle a ôté ses lunettes et a porté une autre paire. Elle m’a demandé ce que je voulais. J’étais intimidé. Elle s’est levée de sa chaise et est venue boutonner ma chemise. Je m’étais mal boutonné je crois. Elle a pris mes deux mains, puis m’a demandé ce que je voulais, je lui ai tendu mon sachet avec le paquet d’argent. Sans la regarder, j’ai balbutié quelques mots.

-Ma tante m’a dit de venir à l’école. Elle dit que je suis trop grand pour rester à la maison.

-Quel est ton âge ?

-Je ne sais pas…

-Tes parents ?

-Je ne sais pas…

Elle m’a demandé de garder le sachet. Elle est retournée s’asseoir.

-Et pourquoi elle ne t’a accompagné, ta tante ?

-Je ne sais pas.

Elle m’a demandé d’ouvrir mon sachet et de compter l’argent qui s’y trouvait. Je ne savais pas comment elle avait su que je savais compter. J’ai compté. C’était cent mille francs CFA. Elle m’a dit que  c’était trop pour l’école.

-L’assurance, c’est 250 francs. Mais tu ne vas pas payer. Je vais le faire pour toi. Par contre, il te faudra une tenue, quelques cahiers, et un livre du CP.

Je n’ai rien compris.

-Reviens demain avec ta tante. Dis-lui que la maitresse Emilienne veut la voir.

Je savais, au fond de mon cœur, que c’était impossible. C’était perdu d’avance. La réalité était que ma tante décidait de voir les gens quand elle voulait. Et, manifestement, les gens de l’école ne l’intéressaient pas. Sinon, elle ne m’aurait pas envoyé seul.

Après la maitresse, je suis allé traîner au marché avec mes copains mendiants. J’avais caché le sachet d’argent sous ma chemise. Le soir quand je suis arrivé à la maison, j’ai vu que nous avions désormais l’électricité et de l’eau. C’était une surprise de taille. Une pancarte surplombait la maison. HAUT LE CŒUR. Tel était ce qui était marqué dessus. J’avais décidé de ne poser aucune question à ma tante.

 Lorsqu’elle m’a vu arriver, elle s’est mise à sourire.

-Ngosso, nous allons devenir très riche.

Elle ne m’a posé aucune question sur ma journée à l’école. Nous avons mangé, puis je suis allé au lit. Je trouvais qu’en quelques jours ma tante avait changé. L’argent l’avait transformée et elle semblait tout le temps préoccupée. Elle portait une énorme Bazin de couleur verte avec des hauts talons vertigineux. J’ai refusé de la regarder. J’étais triste.

 

Le lendemain matin, je me suis réveillé très tôt.

J’ai remis ma tenue de la veille. Je me suis présenté dans le bureau de la maitresse Émilienne.

-Bonjour mon ami

-Bonjour la maitresse Émilienne.

-Ça va ? Tu as bien dormi ? Où est ta tante ?

-Elle ne viendra pas.

Elle m’a présenté la même chaise. Elle m’a demandé de m’asseoir. Je me suis assis.

Quelques minutes plus tard, elle m’a demandé si j’avais déjà mangé, j’ai bougé la tête. Elle a ri. Elle m’a demandé de lui répondre par oui ou non.

-Je n’ai pas faim, lui ai-je dit.

-Ok. Tu vas m’accompagner dans ma classe. Tu vas t’asseoir juste au fond et ne rien dire. Après les cours, je t’accompagne au marché pour que tu achètes tes fournitures scolaires ainsi que ton uniforme. Demain tu commences les cours. Je te suivrai personnellement, en dehors des cours communs. Tu as accumulé beaucoup de retard.

Elle dit ça avec une grande délicatesse. J’étais époustouflé.

-Merci la maitresse.

C’est de cette manière que la maitresse Émilienne est rentrée dans ma vie. J’ai pensé dans ma tête qu’elle pourrait m’aimer comme son fils. À midi, nous avons longé la route de l’église Saint-Pierre. Nous avons dépassé le pont. A quelques mètres de là, des tailleurs installés vendaient des uniformes scolaires. Nous avons acheté mon uniforme bleu kaki à 3000 francs. Nous avons continué plus loin, à la librairie de sept chemins, juste au rond-point Lumumba. Là, nous avons acheté un sac, des stylos des livres et des cahiers. Le tout à 15000 francs. Sur le chemin du retour, elle m’a demandé :

-Ngosso, combien te reste-t-il ?

-82 000, lui ai-je répondu.

-Bravo. Tu es fort en calcul. Demain, tu reviens à la même heure que ce matin. Tu commences les cours.

C’est de cette manière que j’ai commencé l’école dans ma vie.

Quand je repense encore à cette période de mon enfance, je me rends compte que dans la vie, la personne qui vous aide ce n’est pas forcément un membre de votre famille. Je suis assis dans cette belle voiture, mes enfants assis à l’arrière, je ne cesse de penser à ce qu’a été ma vie. Je n’ai plus de nouvelles de la maitresse Émilienne. Après ma tante, c’est la deuxième femme de ma vie que j’ai perdue. Quand j’ai eu mon bac, je suis allée voir la maitresse pour lui dire que grâce à ses efforts, j’allais pouvoir enfin aller à l’université, elle m’avait béni et avoué qu’elle souffrait d’un cancer de l’utérus et que ses jours étaient désormais comptés. J’avais pleuré comme un gamin dans ses bras. C’est la première femme qui a vu mes larmes. Elle s’en est allée avec. Depuis je n’ai plus jamais pleuré. Ma tante, par contre, je l’ai revue, il y a quelques semaines. Elle m’a raconté comment la police avait fait irruption dans notre maison de Sidetra, brûlant tout sur son passage. Avec le temps j’avais fini par apprendre que ma tante, en réalité, n’était pas ma tante. J’étais un enfant volé dans un hôpital à Bertoua au Cameroun. Ayant perdu son enfant, elle avait fait une dépression et m’avait volé. Elle avait donc traversé la frontière jusqu’à Pokola et Ouesso. Elle était arrivée à Brazzaville, puis avait voyagé jusqu’à Pointe-Noire avec moi. HAUT LE COEUR, était en réalité son nouveau business. Elle avait rencontré un gourou qui lui avait dit qu’ils pouvaient, tous les deux faire des affaires. Donner de l’espoir aux femmes qui ne pouvaient tomber enceinte. Sachant que beaucoup de femmes rêvaient d’avoir des enfants, ils avaient ciblé leur catégorie. C’est ainsi qu’elle s’était enrichie. Son gourou concoctait un produit chimique qu’il faisait avaler à ces femmes durant trois mois. Leurs ventres s’enflaient, leurs menstrues cessaient de couler, elles avaient des nausées tout le temps. Bref, elles avaient tous les symptômes des femmes enceintes. Au début, ces femmes venaient accoucher là chez nous. Le Gourou leur faisait avaler des tonnes de drogues pour qu’elles perdent connaissance. Et à la fin, elles se réveillaient leur bébé dans le bras, ne se souvenant plus de rien. Le gourou travaillait avec des sages femmes qui volaient des bébés dans les hôpitaux. C’était un business qui payait très bien.

Après la classe de sixième, ma tante m’avait envoyé en pension et m’avait confié à un tonton qu’elle disait être son ami. C'est lui qui, bien plus tard, avait fini par m'avouer que j'étais un enfant volé. Je ne leur en voulais pas

Son business a duré environ treize ans jusqu’au jour où, Pampame, une femme colonelle est passée par là. Elle a tout subi jusqu’à la fin, mais a décidé d’aller accoucher en France. C’est le jour où tout a basculé. Ma tante a été mise en prison. Son gourou et ses sages femmes mystères se sont volatilisés. La police étant ce qu’elle est ici chez nous, ma tante est sortie six mois plus tard. Aux dernières nouvelles, je suis allée la voir, j’ai revu le même style de construction. Cette fois-ci ce n’est plus « HAUT LE CŒUR», c’est désormais « IL EST VIVANT ». Je ne sais pas ce que cela va donner.

Pour ma part, je suis devenu juge. Je suis marié et père de six enfants. Mon épouse est notaire. Nous nous aimons beaucoup. Je lui ai raconté toute mon histoire. Je ne peux pas dire que je ne suis pas heureux. L’ingratitude n’est pas mon fort. Quand j’ai rencontré mon épouse à la faculté de droit, j’ai tout de suite compris qu’une nouvelle ère s’ouvrait à moi et que j’avais le choix entre la choisir ou choisir de rester dans mon histoire pas excitante certes, mais mon histoire tout de même. J’entrais en première année. Elle était en doctorat de droit, et malgré cela, j’étais son aîné, parce que j’ai cumulé du retard. En réalité, quand je suis arrivé au CP, j’avais 12 ans. Elle m’a parrainé et elle m’a aidé à valider mes sessions sans difficulté. Je suis entré à l’école de magistrature de Bordeaux. Elle y était avec moi de temps en temps, parce qu’elle faisait son doctorat à Brazzaville. Elle est la première femme que j’ai connue. Je n’ai pas eu d’histoires avec d’autres femmes. J’ai toujours eu peur de souffrir. Nous venons de deux mondes différents. Elle est la fille d’un grand avocat. Moi ? Je suis juste moi. Ngosso sans famille et sans prénom. Elle m’a enseigné l’amour du travail et le respect de tous les êtres humains. Quand nous avons décidé de nous marier, son père ne m’a pas caché qu’il espérait pour sa fille un garçon de grande famille comme elle.

-Je pense que tu aimeras profondément ma fille, m’a-t-il dit.

L’amour. C’est ce qui comptait finalement pour lui. Rien d’autre. Malgré l’énormité de nos charges, nous essayons de donner de la place à notre vie de couple, d’aimer nos enfants. L’aînée, Mathilde a aujourd’hui 21 ans. Elle prépare son entrée dans une école doctorale. Elle avait eu son bac à seize ans. Rien à dire. Futée comme sa mère.

Ce matin, en sortant de la maison, mon épouse m’a dit qu’elle avait retrouvé ma vraie famille biologique. Ma mère avait perdu la joie de vivre depuis qu’on m’avait volé, parce que j’étais un enfant de la souffrance et de la misère, un enfant qu’elle a toujours voulu et cherché et qu’elle avait eu du mal à trouver. Avant et après moi, elle n’a pas eu d’enfants. Après cette tragédie, elle avait demandé à mon père de faire des enfants hors lit. Des enfants qu’elle avait élevés. Deux frères et deux sœurs. Je n’avais donc pas de nom. Mes parents n’avaient pas eu le temps de me donner un nom. Je suppose qu’ils en avaient gardé un dans leur cœur. Une mère n’oublie pas ça. J’ai hâte de prendre mon billet d’avion et d’aller leur rendre visite. Ils vivent désormais à N’Gaoundéré, dans le nord du Cameroun. La première chose que je demanderai à ma mère, ce sera mon prénom. Je sais qu’elle ne l’a pas oublié. Peut-être, finalement, qu’elle ressuscitera mes larmes.

 

Nathasha Pemba

 

Publié dans Nouvelles du mois.

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Lytta Basset, Aimer sans dévorer

Publié le par Nathasha Pemba

"J'avoue qu'il m'a fallu du temps, beaucoup de temps. Des combats à répétition, dont je me serais bien passée. Des ornières où je m'enfonçais tant et plus. Le pesanteur de situations sans lendemain, quand "l'enfer c'est les autres". Et, au fil des saisons, cette évolution si lente, si laborieuse vers des relations humaines viables… Tout cela pour parvenir à lâcher la hantise d'être aimée, vraiment aimée. Et, par la même occasion, celle d'aimer suffisamment. Je pourrais dire aujourd'hui que les obstacles ont fini par s'envoler, tels des monceaux de feuilles mortes chassées par le vent. Je me tiens dans l'Amour. Et je nous y vois tous, les moins aimables aussi.

Cela peut paraître d'une banalité affligeante: je ne doute plus d'être aimée ni d'être capable d'aimer. Facile à dire! Pourtant je fais partie de tous ceux pour qui cela ne va pas de soi, n'est longtemps pas allé de soi. Je peux voir maintenant ce que j'ai laissé derrière moi. Me voilà, à l'abri de tout amour dévorant: la peur d'être dévorée m'a peu à peu quittée sans que j'aie besoin de me fabriquer une armure. Par ailleurs, je suis libérée de mon propre besoin de fusionner, donc de dévorer… sans pour autant m'enliser dans l'indifférence. En chemin, les repères m'ont souvent fait défaut, les clés de compréhension, les connaissances psychologiques, les impulsions de vie, les éclairages spirituels. Ils m'auraient évité beaucoup d'impasses, de gâchis relationnels, d'errance et de désolation". 

 

Lytta Basset, Aimer sans dévorer, Paris, Albin Michel, 2010.

Publié dans visions du monde

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Être une lumière pour les autres et ne pas briller tout seul

Publié le par Nathasha Pemba

Certains philosophes disent que la tendance de l'homme moderne, c'est le repli sur soi... Cette espèce d'individualisme qui nous enferme et nous conduit à oublier l'existence des autres. Alors comment comprendre, dans ce contexte, la phrase :"Être une lumière pour les autres?"

Dans une société où le modèle demeure important, l'humain que  chacun de nous représente est appelé à "briller pour les autres" afin que les autres puissent trouver en lui une occasion d'avancer. Cela devient en quelque sorte une mission à accomplir dans ce monde. Être lumière signifie aussi, éclairer les autres et les aider à mettre en avant leur lumière, les aider à prendre conscience qu'ils ont eux aussi reçu une lumière.

La tâche d'éclaireur n'est pas facile, mais elle est exaltante, parce qu'il y a comme un va et vient permanent qui existe entre nous et notre âme. En effet, lorsque nous sommes conscients de notre capacité à éclairer, nous nous éclairons au même moment, car il peut arriver que les ombres de cette société nous fassent oublier ce que nous sommes.

"Être une lumière pour les autres", nécessite en amont beaucoup de patience, de volonté, d'humilité et de courage, car l'autre vers qui nous allons peut nous rejeter. Il nous faut donc assez de patience et d'humilité pour se rendre compte que chaque réalité a besoin de temps pour être.

 

Et si on devenait des lumières les uns pour les autres?

 

Nathasha

 

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Pour moi, chaque note de musique a de la valeur et du sens. Pour elle-même et pour l’autre car aucune note ne se suffit à elle-même dans la mesure où elle donne constamment de la valeur à une autre note, Alvie Bitemo

Publié le par Nathasha Pemba

Originaire du Congo-Brazzaville, elle exerce aujourd’hui sur le plan international. Sa musique n'est pas que congolaise, car ce qu’elle chante reflète le métissage des sonorités du Congo, de l’Afrique et du monde. En effet, Alvie s’inspire de beaucoup de diverses couleurs musicales du monde.  Celles-ci n’ont aucun incident sur ses racines congolaises.

Dès son plus jeune âge, Alvie Bitemo rêve de musique et de chant. Elle chante, elle compose. Elle sait déjà ce qu’elle sera plus tard. À l’âge de onze ans, elle dit déjà, avec conviction, à son père : « Je serai chanteuse !»

Mes racines congolaises me définissent prioritairement 

Cet ancrage dans sa culture d’origine lui permet, dès lors, de se définir comme une citoyenne du monde avec une Âme congolaise. Tout cela en lien avec sa vocation de chanteuse, de comédienne et de costumière.

Durant son enfance, Alvie n’avait pas droit à la parole devant les adultes, non pas parce qu’elle était brimée, mais parce qu’elle est passée par un moule éducatif où un enfant devait se taire lorsque l’aîné parlait ou engueulait. Pour ne pas étouffer ses pensées, elle a choisi de se réfugier dans la chanson :

Je chantais tout ce que je ne pouvais pas dire devant les adultes 

Tout est parti de là. Après le soutien constant du père, il y a eu d’autres visages comme celui d’Alain Ndouta, du pianiste Eustache. Consciente d’avoir besoin de l’expérience de certains aînés et aînées pour solidifier sa vocation, Alvie est passée par l’apprentissage auprès d’autres grands artistes congolais comme Clotaire Kimbolo, le Général Makoumba Nzambi, Armel Malonga et bien autres.

 Je ne compte pas m’arrêter là, car dans la musique comme dans la vie en général, nous sommes toujours en apprentissage 

Alvie et les autres artistes ?

Je suis fan de Tracy Chapman, Myriam Makéba, Angélique Kidjo, Abetty Massikini et bien d'autres qui ont forgé et continuent de forger l’artiste que je suis ». Mon chanteur de cœur est Lokua Kanza. Avec les autres artistes de ma génération, les choses se passent bien.

Quelles difficultés rencontres-tu dans l’exercice de ta profession ?

Des difficultés ? Il en existe dans chaque profession. Ma première difficulté se trouve avant tout dans ma condition féminine. Etre femme dans un domaine où la prédominance est masculine n’est pas chose aisée. Et, en Europe la situation est encore plus difficile. À ma condition féminine s’ajoute ma condition Noire. Je suis donc une femme noire, et lorsqu’on est une femme noire dans ce milieu, on vous colle tout de suite quelque chose à la peau, une étiquette du genre : " vous faites du jazz ? Vous devriez" ou encore " Faites de la rumba congolaise".

Et quels sont tes moments de bonheur ?

Le bonheur dans mon métier, ce sont toutes ces belles rencontres que je fais à chaque concert, à chaque création théâtrale, à chaque création de costumes…

Quel est ton plus beau souvenir ?

Mon plus beau souvenir... Je ne saurais le nommer. J’ai plein de beaux souvenirs et je sais que d’autres sont à venir. Cependant, j’avoue que je suis restée très marquée par ma rencontre avec Lokua Kanza au Brésil. C’était lors du festival des Arts nègres. Je ne l'avais jamais rencontré auparavant. Mais les meilleurs souvenirs c’est aussi… Après un spectacle de théâtre. Parfois, c'est comme une transe, Parfois comme un rêve. L’après-concert est toujours émouvant. C’est ineffable. Ce sont des étincelles qui illuminent mes yeux et je me dis au fond de moi : « Il suffit que ça dure ».

Combien d’albums à ton actif ? Un album à venir ?

J'ai un album, Mini Ouenzé, qui s'appelle Lamuka. Il s’agit d’un duo avec Benoist Bouvot. Actuellement je suis en studio pour un projet d'album en solo.

Es-tu un auteur compositeur ? Si oui, comment les chansons te parviennent-elles ? Par rêve ou par l’observation des phénomènes sociaux ?

Oui, je suis auteur et compositeur. Je compose mes chansons, il m'arrive de rêver un morceau ou encore quand je fais la marche. Le fait social aussi joue un rôle essentiel dans mes compositions. En outre, j'adore faire une balade quand il pleut, j'adore sentir la pluie sur moi, car il y a toujours une mélodie qui vient à moi.

J’ai écouté Mawazo. Est-ce le souvenir de quelque chose que tu as vécu ? Ou bien cela est dû au fait que de plus en plus les nations se déchirent en se fondant sur la différence ethnique ?

Mawazo ne parle pas de déchirement ethnique. Cela étant, j'ai beaucoup de chansons qui puisent leurs inspirations sur tous ces problèmes qui continuent à mettre le Congo et certains pays d’Afrique en déséquilibre. Les problèmes ethniques, je les ai connus, oui, et je continue à les rencontrer, d’une manière ou d’une autre, car au Congo cette affaire n'est toujours pas résolue.

Certains musiciens avec qui je discute souvent me parlent de leur difficulté à trouver de producteurs fiables dans le milieu. Est-ce ton cas ?

Oui. Il y a un grand problème concernant la plateforme artistique congolaise. Que ce soit au pays ou bien ici en Europe, la culture d'un pays doit d'abord être soutenue par ledit pays qui doit reconnaitre ses artistes, moyennant un financement national. Cela, dans le but de faire fonctionner l'artistique, avant de se mettre à demander des partenariats aux autres pays. Or de nos jours, pour réaliser une création qui tienne vraiment la route avec des moyens comme il faut, c’est difficile si on n’est pas soutenu. Souvent les subventions viennent d’ailleurs et même quand le spectacle est monté par des artistes congolais résidant à l'étranger, le Congo est incapable d’accueillir le spectacle. Il y a fréquemment des spectacles comme le théâtre ou la musique qui sont composés de plusieurs nationalités d’Afrique ou d’Europe. Il y a toujours une tournée organisée selon les nationalités. De fait, le spectacle finit par aller dans le pays de chaque artiste et le Congo est toujours absent. Le Congo ne prend jamais en charge quoi que ce soit. Et c’est bien dommage pour ce pays de grade tradition culturelle.

Alvie actrice ? Tu es une artiste complète si je comprends bien… Quels sont les œuvres de cinéma où l’on peut te voir ?

Oui j’essaie d’être complète. C’est un travail de tous les jours. Je suis chanteuse comédienne, musicienne et costumière. J’ai joué dans le film « Max et Lenny » puis dans « Bienvenue à Marly-Gomont » et dans « Nevers ».

Quel est ton style ?

Je ne veux pas me mettre dans une boite alors je fais de la musique du monde, ou encore une musique métissée de toutes les couleurs.

Pour moi, chaque note de musique a de la valeur et du sens. Pour elle-même et pour l’autre car aucune note ne se suffit à elle-même dans la mesure où elle donne constamment de la valeur à une autre note. Il y a donc cette dimension complémentaire, à travers les notes de musique que je révère beaucoup… Les notes, c’est un peu comme les doigts de la main .

Quelle est la différence entre musicien et chanteur ? Et Alvie ?

Le musicien c'est un joueur d’instruments, un créateur musical. Le chanteur, quant à lui, chante et interprète. Moi je suis chanteuse, compositrice et musicienne. Mais je me définis plutôt comme une Artiste tout simplement.

Quels sont tes projets ? Ton programme 2017 pour ceux et celles qui veulent te suivre ?

Mes projets en 2017, c'est de finaliser mon album en solo et faire la sortie cette année. Du 10 au 20 janvier à 15h30, je joue dans une comédie musicale « Drôle de vampires », une mise en scène de Richard Demarcy. Ensuite, je suis invitée à Bruxelles pour « La carte de blanche» de Freddy Massamba au Bozar. Du 06 au 20 février, je participe à une tournée dans les Caraïbes « Guadeloupe et Martinique » pour le spectacle « Erzuli Dahoméle ». Le 24 mars, j’ai une représentation au panthéon avec « Soulevé la politique » la suite du programme viendra plus tard.

Quel message pour la musique Congolaise et Africaine? Penses-tu qu’au niveau de la culture et de l’art, l’Afrique a un mot à dire au monde ?

La musique congolaise est en perpétuelle création, donc sur le bon chemin. C’est le mode de production qui nous fait défaut. Les artistes africains et africaines sont des créateurs hors pair. Je pense que la culture africaine n’a pas besoin de chercher à s’affirmer par des moyens obscurs. Elle le manifeste simplement. Elle est présente partout, elle influence beaucoup la création dans le domaine de la peinture, de la mode, de la musique et de la danse... Bref, elle s’impose au-delà des frontières. Les Africaines et les Africains doivent être fiers de leur culture.

 

Nathasha et Alvie

 

 

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Beaux Rivages de Nina Bouraoui

Publié le par Nathasha Pemba

"Parfois je me demande si le bonheur existe, s'il existe vraiment, ou si nous en avons juste l'impression, la sensation, comme si quelque chose s'arrêtait en nous et que nous nous regardions de l'intérieur en nous disant: je suis heureuse, je peux l'affirmer car je le ressens dans mon corps, sous ma peau, ça pulse, file, c'est du flux qui se propage; mais c'est juste un moment, un instant, un très court instant, comme si tous les sens étaient réunis en alerte, pour éclairer ce bonheur si fragile qui n'existerait que dans son vol, quand il vient à nous, nu dans la lumière, comme une apparition avant de s'enfuir. Je ne sais pas s'il y a un don ou une science le concernant. S'il y a un penchant au bonheur, une nature, et s'il y a une impossibilité au bonheur, une contre-nature. Je ne sais pas si le bonheur est un, entier, grand, large et unique, ou s'il est constitué de fragments poétiques-l'odeur de l'herbe après la pluie, le premier jour de l'été, un champ de coquelicots, un ciel d'arrière-saison, un glacier bleu, la certitude de faire partie d'un tout qui avance d'un seul élan, aime d'un seul amour. Je ne sais pas si l'on peut mesurer, quantifier le bonheur. Si l'on peut le saisir comme un objet, le serrer contre soi, l'empêcher de tomber. Je ne sais pas s'il y a des signes ou s'il survient sans prévenir. S'il existe, je crois souvent l'avoir reconnu quand j'étais avec Adrian. Il était petit, moyen, grand, il était bruyant silencieux, il n'était pas permanent, jamais loin, non comme une ombre, mais comme un rai de soleil caché sous une pierre. Je l'avais comme on a la grâce ou la vertu. Je l'ai perdu, ou plutôt il s'est égaré en moi, mais il reste présent comme un éclat qui ne brille plus, pour un temps, je le sais, je suis patiente et je n'attends pas, cela reviendra un jour, une nuit, parce que c'est en vie et ça pulse, file et se propage, en silence.

 

J'ai souvent pensé que ma capacité à souffrir était égale à ma capacité à aimer. Que chacune de mes larmes répondait à chacun de mes rires. Que chacun de mes tourments répondait à chacune de mes convictions. Que chacune de mes craintes répondait à chacune de mes certitudes. Que ma peine glorifiait ma joie. Que ma défaite honorait ma victoire passée. 

(...)

En aimant, j'ai appris à aimer. En perdant, j'ai appris à reconquérir, non l'autre, un autre, mais toutes les parts de mon coeur pulvérisé".

 

Nina Bouraoui, Beaux rivages, Paris, JCL, 2016, p. 243-245.

Publié dans Coups de coeur

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Karim Deya: Sous mes cieux, j’ai appris une chose coriace : l’affirmation de soi n’existe pas sans dommage, le succès  ne s’impose pas sans navrer.

Publié le par Nathasha Pemba

J’attends mon mari est un roman, à travers lequel le narrateur, Thiossane, jeune sénégalais homosexuel, exprime son indignation sur la manière dont est perçue l’homosexualité en Afrique en général, et dans son pays, le Sénégal, en particulier.

Le titre du roman suggère les différentes dimensions du texte, car en dehors de la thématique de l’homosexualité, l’auteur s’interroge sur le statut de la femme sénégalaise et de la pertinence de la religion dans les sociétés humaines.

D’un récit fort et remarquablement soutenu par une expression philosophique et poétique qui touche les réalités et ses maux, le narrateur esquisse sa crainte d’un pays et d’un continent qui limitent leur ouverture à l’humanité et fracassent la possibilité du vivre ensemble tant prônée. Le ton, sans être colérique, est révoltant, parce que le narrateur ne veut que l’on éteigne en lui le besoin d’exister à travers son penchant homosexuel.

De la naissance de Thiossane, on sait qu’il est issu d’un mariage où il n’était peut-être pas attendu. Déjà son père s’offusqua à la vue du nez de son fils qui ne ressemblait pas au sien. Le silence de la mère qui, devant toutes les accusations et tous les traitements humiliants que lui infligeait la société, ne sut quoi dire. Un mariage presque inévitable duquel sa mère s’est dérobée pour épouser un catholique conservateur. Enfant, il est atteint de la surdité. Et plus tard, en se trompant de destinataire de son texto, il fera la connaissance de Moctar avec qui il amorcera une relation très fusionnelle.

À travers le visage de sa mère, c’est aussi celui de toutes les femmes qui est mis en exergue ; femmes qui se définissent exclusivement par rapport au mariage. En effet, dans cette société, une femme qui ne se marie pas n’est rien, alors qu’en réalité, mariée, elle est considérée comme un objet. D’abord à ses propres yeux, comme va le démontrer Aminata Sarr, la mère du narrateur dont l’essentiel des phrases se limitent à « Ne gâche pas ma coiffure », « ne salis pas mes vêtements ». Un type de femme qui ne se donne l’existence qu’à partir de l’apparence. Ensuite, par le mari qui limite le rôle de l’épouse à la procréation et au ménage.

Tout en marquant son appartenance à cette communauté sénégalaise, (culturelle, religieuse et nationale), le narrateur se bute à une réalité qui revient sans cesse dans le roman : la peur de l’autre. L’autre, ici, c’est tout d’abord celui qui est différent de « moi », l’homosexuel. La conséquence de la peur de l’autre, c’est son rejet et donc sa négation. Celui qui a peur de la différence d’autrui lui vole son existence.

 

Ce qui me coupe de mon pays est un flot de tourments qui charrie en son sein un tabou sans nom, un tabou figé dans mes organes et condensé au plus loin de ma nature intime : comment sceller heureusement mon âme à celle d’une personne du même sexe que moi, au-delà de la répression culturelle et des normalités sociales ?

 

Thiossane montre, un peu à la manière de Sen et de Maalouf (penseurs de l’identité), que l’identité est une construction et qu’elle est multiple ; que le fait d’être, par exemple, musulman ou chrétien ne devrait pas enfermer l’humanité dans des codes établis ; que les différences dans les orientations sexuelles ne devraient pas altérer les relations humaines. Le narrateur rejette, de ce fait, l’instrumentalisation du choix sexuel par la culture et la religion qui n’y verraient que l’œuvre du diable.

Comme l’écrit d’ailleurs Maalouf dans Les identités meurtrières, « c'est notre regard qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c'est notre regard aussi qui peut les libérer ». Par ailleurs, le narrateur n’hésite pas à déplorer le fait que dans son univers, on a tendance à faire le procès de l’affirmation de soi comme si l’individu n’avait pas droit à son individualité.

 

Sous mes cieux, j’ai appris une chose coriace : l’affirmation de soi n’existe pas sans dommage, le succès  ne s’impose pas sans navrer.

 

Aimer un homme conduira Thiossane à expérimenter la stigmatisation. Dans une culture où la diversité et la différence ne sont pas tolérées, voir deux hommes s’aimer ressort simplement de la malédiction, car ce type de relation étant considéré comme un interdit social. Dans certaines sociétés culturelles, les homosexuels sont considérés comme des malades mentaux.

 

Les Goorjigen vivaient des jours sans soleil de se savoir là, en pâture au système limitatif des codes sociaux qui travaillaient d’arrache-pied à museler leur existence grenue. Là, à la merci des mots qui tuent derrière l’opaque cloison de l’intolérance. Ils auraient eu en face d’eux des hommes et des femmes conscients de la mosaïque de l’humanité qu’ils se seraient passés de guignolades de la clandestinité ; leurs gestes, leurs regards auraient plaidé dans l’harmonie et la concorde leur différence pour tous.

 

Dans ce roman, l'écriture pointe du doigt l’enfermement social, ce « vase clos », en suggérant l'amour (homosexuel) comme une voie douloureuse pour en sortir. Le récit est traversé par deux attitudes opposées. Tantôt un calme interrogateur, tantôt un souffle agité, souvent sarcastique, en tout cas non retenu dans le discours du narrateur. On en vient à se demander si cela  est le signe d'un combat ou bien la marque de son désir d'échapper à son sort.

La condition de l’homosexualité est relatée à travers le prisme de l'expérience de la surdité, de telle façon que l’esthétique du texte recueille des influences inéluctables de cette surdité. L’histoire est racontée à la première personne par un sujet devenu sourd à l’âge de neuf ans. Dans son agencement et dans son rythme, c'est en effet le langage des signes que l’auteur a voulu suggérer. C’est en cela qu’il n’est pas rare que les lecteurs vivent une espèce d’égarement en parcourant le récit. Égarement incité essentiellement par l'imprévu du façonnage narratif, l'impression d'être souvent détourné des détails d'ambiance, de l'action extérieure pure et dure au profit des méandres de la vie intérieure du personnage principal.

Cet égarement peut se comprendre dans la mesure où Thiossane est un éprouvé qui souffre d'un handicap de communication.  De ce fait, il livre ce qu'il peut, et l’essentiel de ce qu'il peut, se trouve en lui-même. C'est son quotidien et sa vérité. Hors de lui, c'est le mur du silence, celui de la surdité et celui du tabou qui entoure la question homosexuelle. Il se sent doublement exclu de la société. D’abord par sa surdité, puis par son penchant homosexuel. Il entend les gens parler, mais il ne sait pas ce qu’ils disent. Il ne sait pas non plus ce que les gens disent au sujet de l’homosexualité. Cependant, lorsqu’il sort de ses charnières, c'est davantage pour parler de son amour irrémédiable des garçons, ses amants ou du moins de ce qu'il en a retenu. Il est amoureux de Moctar. Il a été amoureux de Pierre Rémi, un expatrié, jaloux à mort, qui a fini par épuiser leur amour. Hormis cet univers, sa vie est au calme. Elle est presque au secret, tranquillisée à jamais par son état de surdité, le monde extérieur n'existe que par la vue, l'odorat, le goût, le toucher.

Par ailleurs, cette intrusion de la surdité dans le texte nous conduit à nous interroger sur la mention de la surdité. Celle-ci entretient un lien étroit avec l'homosexualité. C’est pourquoi dans le cadre d’une étude approfondie, il serait intéressant d’établir un rapprochement entre l'homosexualité et la surdité du personnage, la seconde (surdité, accessoire) servant d'abord à renforcer la première (homosexualité, principale) dans une perspective sociale. C'est que la surdité accroit la marginalité et le sentiment de rejet social du personnage homosexuel. Dans une analyse au second degré, il est même possible de faire ricocher homosexualité et surdité, toutes les deux situations pouvant être considérées dans l'Afrique contemporaine comme des handicaps sociaux qui se valent. Un autre rapprochement pourrait trouver sa place entre la surdité du narrateur et ses réactions en rapport avec l'interdiction qui frappe l'exercice de sa sexualité. Ici, la surdité déploierait ses ailes pour symboliser le caractère-signe de ceux qui, dans la difficile réalité africaine, militent pour la défense des droits des minorités sexuelles. Or, militer pour les minorités sexuelles, c’est en quelque sorte devenir sourd aux attaques multiples de ceux qui nient la différence des autres. Militer en Afrique, c’est se confronter chaque jour aux intimidations et aux critiques virulentes. Pourtant, il faut devenir sourd un moment pour pouvoir militer toujours. Décider de ne rien entendre pour être gay ou un défenseur du droit des gays.

La surdité devient le moyen de transcender la condamnation de l’homosexualité comme handicap social. Partant, il apparaît que grâce à un handicap, un autre handicap est sublimé. Pourtant sans le vouloir ou plutôt à défaut de surdité, si la tactilité va se révéler fructueuse, le sens de la vue n’en sera point moins négligé. Il s’imposera et s’installera au delà de la vue, parce qu’il deviendra vision chez Thiossane. Une vision finalement qui meublera sa pensée parce qu’il cogitera sur le détail du quotidien. Il inventera un peu son univers à lui à partir des gestes qu’il observera, puisqu’il ne peut entendre.

En somme, J’attends mon mari dénonce le traitement des homosexuels en Afrique. Moctar sacrifie les rêves paradisiaques de Thiossane. Pourtant dans ce désir de rupture, Thiossane se battra pour que Moctar comprenne qu’ils ont le droit de vivre leur amour au grand jour. Ils choisiront d’aller en France. Un rêve qu’ils ne pourront réaliser. Il est difficile de ne pas lire  la pensée féministe de l’auteur qui fustige, du début à la fin, la condition de la femme. Il montre comment peut user de sa liberté, à la manière de Mama Sindiély, modèle même de l’autonomie féminine, mais qui, paradoxalement joue le rôle de celle qui impose une soumission aux autres femmes. Le narrateur ne cache pas non plus son indignation pour l’hypocrisie étalée par les religions de son pays où l’on ne respire qu’au rythme des cultes et des incantations sans prise sur le réel. Les hommes dits de Dieu sont décrits comme des manipulateurs de la tradition et des mœurs. Ils cherchent à manipuler Dieu, lui faisant même endosser ce qu’il n’a pas prescrit. Tout cela dans un désir d’uniformisme entretenu par un fanatisme destructeur.

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Karim Deya est Ivoirien. Il a aussi des origines sénégalaises par sa grand-mère maternelle. En tant que juriste, l’homosexualité est un problème qui touche sa sensibilité. Le choix du Sénégal comme cadre d’action se justifie dans la mesure où, pour des questions principalement législatives en lien avec l'homosexualité, l’auteur souhaitait aborder le sujet sous un double angle, social et juridique. Or, en droit pénal ivoirien, l'homosexualité, comme un acte, n'est pas en soi punissable ; contrairement au Sénégal, à l'instar de nombreux autres pays africains, où l'acte homosexuel est expressément criminalisé.

 

Nathasha Pemba

Références

Karim Deya, J'attends mon mari, Format Kindle, 2014. 

Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Paris, Le livre de poche, 2001.

Amartya Sen, Identité et violence, Paris, Odile Jacob, 2007.

Publié dans Littérature africaine

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Museomix 2016: 5 pays, 15 villes, 17 lieux Le Musée Le Monastère des Augustines à Québec

Publié le par Nathasha Pemba

Une authenticité au cœur des Musées du monde. Amusant, ludique et culturel, Museomix est une occasion rare de découvrir non seulement les Musées du monde, mais aussi de le faire à partir d’un idéal communautaire. J’ai vu des familles entières visiter le Musée le Monastère des Augustines, permettant ainsi une transmission de l’amour de la culture.

Culture ?

Le mot culture est un mot vaste. S’il touche les Lettres et les Arts, les Musées y occupent également une place importante. C’est, en quelque sorte, la mission de Museomix : Rassembler les gens et de Faciliter l'accès au patrimoine. Museomix c’est d’abord un esprit. Il vise à favoriser les collaborations sur des projets. De ce fait, il met en place des rencontres transversales pour que de nouvelles idées et de nouveaux projets émergent. Par ailleurs, l’organisme diffuse les projets, les technologies et les contenus qui font avancer la vision d’un musée ouvert, vivant et en réseau. L’idée de communauté reste fondamentale dans l’esprit de Museomix. Chaque année l’équipe de Museomix choisi des musées, à travers le monde (http://www.museomix.org/lieux-2016/) . Même si on y trouve beaucoup de pays francophones, Museomix est déjà multi-langues. Elle a eu, par le passé des éditions en France, en Italie, au Mexique, en Angleterre, en Belgique flamande, en Suisse et au Canada. On parle aussi d'une édition danoise l'an prochain, entre autre. En somme, Museomix n'a aucune limite territoriale.

La culture du Musée occupe une place de choix dans le monde contemporain car, en plus de conserver pour transmettre et lier les générations entre elles, le Musée reste un lieu où s’échangent les idées et les expériences. Il porte une histoire inscrite dans le passé certes, mais il reste un témoin réel de la culture, puisqu’il est un lieu physique capable de produire des opportunités spirituelles, sensorielles et sociales. On dira donc que le Musée, en tant que valeur culturelle donne de voir à quel point l’individu et les communautés, selon divers contextes peuvent inventer et penser le Musée.

Le premier Museomix a eu lieu au musée des arts décoratifs de Paris, en 2011. Depuis ses débuts, l'objectif de Museomix est de créer un contexte où la communauté s'approprie son patrimoine. À l'aide d'outils numériques, Museomix cherche à ouvrir les musées et faciliter les échanges avec sa communauté. Museomix, c’est aussi un esprit qui a pour slogan : «People Make Museums». Ce qui traduit la volonté des organisateurs de faire prendre conscience à chaque communauté vivante que le Musée incarne la culture d’une communauté

Museomix à Québec

Cette année, dans la ville de Québec, le Monastère des Augustines a été choisi. Véronique, l’une des membres de l’équipe Museomix Canada nous a dit que le Monastère des Augustines est un lieu unique, chargé de près de 400 ans d'histoire. C’est un lieu inspirant.

« Nous étions très tenté d'inviter la communauté locale à découvrir ce joyau encore si peu connu chez nous. Le Monastère des Augustines a été transformé et rénové il y a un an pour en faire un centre de santé globale et d'hébergement, ouverts à tous. Pour la communauté Museomix Québec, le Musée des Augustines représente une occasion exceptionnelle de (re)penser la médiation et les fonctions commerciales, hors des sentiers battus et de la vitesse de nos modes de production. L’histoire qui habite ces espaces patrimoniaux d’une grande beauté, leur restauration et l’hébergement exemplaires, la richesse des collections qui y sont conservées et la nature des activités qui s’y sont déroulées pendant près de quatre cents ans regorgent de possibilités ».

 

Y a-t-il un critère pour choisir le lieu où doit se dérouler un Museomix ?

Le musée doit d'abord être ouvert à l'accueil d'une organisation singulière comme peut l'être Museomix. Ce qui peut faire peur! Lorsque le musée décide d'ouvrir ses portes à la communauté, il doit être en mesure de lui donner accès à ses collections et accepter d'ouvrir gratuitement au public pour l'exploration des prototypes le dimanche. Le musée hôte doit participer à l'élaboration des terrains de jeux proposés aux museomixeurs, sans «passer ses commandes». Et comme Museomix, c'est beaucoup de gens, il faut que le musée puisse physiquement accueillir le groupe, sur trois jours, en réservant des espaces de travail, une aire de repos et un endroit où manger.

 

Nathasha Pemba

 

Aller plus loin avec Museomix : http://www.museomix.org/

Publié dans Rencontres

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Daniel Guénette: L'école des chiens

Publié le par Nathasha Pemba

L’école des chiens… Un sujet bien insolite ! Le récit indique un nom. Celui de Max le chien. Mais aussi une voix. Celle du narrateur.  Il y a la famille biologique du chien et sa famille adoptive. Le narrateur explique comment il a adopté Max. Il y a également l’école des chiens. Le lieu de la rencontre de Max, l’héroïne du récit avec d’autres chiens. L’école des chiens c’est l’histoire d’un chien et  de son maître. Max arrive dans la vie de son maître non pas comme un nouveau-né attendu depuis belle lurette et dont on a préparé à l’avance l’arrivée ; lu des livres sur comment être un bon père ou une bonne mère, choisi les couleurs. Non, Max arrive dans la vie de son maître en quelque sorte comme un maître qui va lui apprendre à re-vivre, à se former à l’école des chiens, car il n’a jamais vécu avec des chiens. C’est ainsi qu’au début, Max le chien devient le guide du maître pour lui apprendre comment cela se passe dans le monde des chiens. Mais aussi comment aller à la rencontre d’autres humains.

De chien à maître, de maître à guide, les deux complices finissent par développer une amitié très particulière, si bien que lorsque la santé du chien décline, le narrateur vit des moments de solitude profonde, malgré la présence de certains amis et de certains membres de sa famille qui lui disent crûment qu’il n’a pas à se laisser aller pour un chien.

Ce n’est qu’un chien ! Il faut passer à autre chose

Non ! Max était un chien certes, mais ce n’était pas un chien ordinaire. Pour le narrateur, Max était un philosophe. Il exhalait le parfum de la sagesse de l’amour. Il avait le sens de l’humour et c’était un vrai compagnon. Max, un chien qui avait réconcilié le narrateur avec sa mère.

En parlant du lien que sa mère avait noué avec Max, le narrateur fait remonter le souvenir d’une souffrance, celle de la mort de sa mère qui demeure encore en lui. Une mère qu’il a vu décliner, comme son chien aussi. Une mère qui est partie, comme le chien aussi. Une douleur invisible dont seul le souvenir des moments heureux peut donner la force de passer à autre chose, sans pourtant les plonger dans l’oubli. De ce fait, pour sortir de son deuil, il puisera dans le souvenir de sa relation avec Max pour pouvoir surmonter le vide intérieur qui l’habite.

J’ai rencontré Daniel Guenette dans un lieu où on rencontre beaucoup de gens, mais un lieu où peu de souvenirs s’incrustent dans notre mémoire. Dans un aéroport, les gens passent repassent, entrent re-rentrent, sortent et res-sortent. Ce qui nous a rapproché ? Un livre. C’est autour d’un livre que j’ai su à la fin que j’avais en face de moi un passionné des Livres… Un peu comme moi. Nous aurions pu rester là à parler Livres… Construire trois tentes. Une pour moi, une pour lui et une pour stocker les livres. Mais le propre de la rencontre étant de discuter  certes, mais il y a aussi la mission d’aller annoncer la beauté de l’œuvre. Ainsi donc, j’ai choisi de perpétuer l’éternité de cette rencontre rencontre à travers ce récit.

Avec ce livre assez particulier écrit dans un style poétique et quasi-testamentaire, Daniel Guénette, marque non seulement sa singularité, mais nous enseigne aussi que le chien est un être vivant qui peut apprendre à un humain à faire communauté. La puissance de ce récit est éloquente sur le fait qu’un deuil fait partie de la vie de tous les humains en tant qu’animal rationnel et que le vivre et l’assumer est l’un des grands moyens pour pouvoir continuer à vivre.

 

 

Nathasha Pemba

 

Daniel Guénette, L'école des chiens, Mtl, Éditions tryptique, 2015

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Joseph Andras: De nos frères blessés

Publié le par Nathasha Pemba

De l’auteur, on ne sait pas grand-chose, sauf qu’il est né en 1984, qu’il habite en Normandie et qu’il voyage beaucoup à l’étranger. Dans ce livre inédit, Joseph Andras cible l’histoire de France et d’Algérie dans ce qu’elle a eu de violent et de haineux : la guerre d’Algérie. L’intrigue de sa fiction se focalise sur un personnage français qui a marqué la résistance Algérienne : Fernand Iveton, né en Algérie et élevé dans les quartiers d’Algérie avec des Algériens et d’autres Européens. En ciblant l’histoire de la guerre d’Algérie qui est une histoire de division, l'auteur cible aussi une histoire d’amour et d’union indéfectible entre Iveton et Hélène, la polonaise, qu’un amour fort unira.

Fernand Iveton est un anti-colonialiste considéré par l’État français comme un traitre, un Blanc vendu. Mais, aussi paradoxalement que cela puisse paraître, ce qui compte pour lui, c’est le devenir de l’Algérie, le pays de son enfance. L’histoire se déroule en 1956.

Ouvrier et communiste, Iveton devient membre du FLN. La mission qu’il se donne et que l’on retrouve dans les premières pages du texte, c’est de poser une bombe à l’usine où il travaille. En posant cette bombe, Il veut juste marquer les esprits. C’est important que les Français et les Algériens puissent s’entendre pour vivre en paix. L’objectif étant de faire prendre conscience aux Français qu’ils sont dans l’erreur, il envisage de poser la bombe dans un local inutilisé. Il veut juste qu’on arrête la guerre. Avant même que la bombe n’explose, il sera arrêté par l’armée française. Arrêté, il subira tour à tour un interrogatoire cossu, puis une torture violente et malsaine. Torturé tantôt avec la chaise électrique, tantôt avec un fouet, tantôt humilié, la douleur de Fernand pose inéluctablement des questions sur les manières de respecter les droits de l’homme en 1956, alors que douze ans avant, c'est-à-dire en 1948, étaient déclarés les droits humains au niveau universel

 

Fernand protège son crâne, en chien de fusil sur le linoléum. Une semelle heurte son oreille droite. Fous-le à poil puisqu’il ne veut pas parler. Deux agents le relèvent et, tandis qu’ils lui maintiennent les bras, un troisième défait sa ceinture puis baisse son pantalon et son slip bleu marine. Allongez-le sur le banc. Ses mains et ses pieds sont ligotés 

 

Ce livre a le mérite de nous faire réfléchir sur le traitement réservé à Iveton pour avoir posé une bombe dans un local inutilisé et aux traitements réservés aux terroristes d’aujourd’hui qui exterminent des vies entières, souvent sans motif particulier. C’est une comparaison que je me suis permise de faire pour comprendre que la Justice est souvent juste selon les situations, les personnes et les intérêts, mais pas toujours devant la notion de justice. Aujourd’hui, les poseurs de bombes ont droit à la nourriture. Ils ont même le droit de porter des habits sains. Certains ont même droit aux caprices. Ce qui était impensable à cette époque.

Jugé, puis condamné à la peine capitale, Iveton n’obtient aucune grâce. C’était à l’époque ou Guy Mollet était président de la République et François Mitterrand, Garde des Sceaux. Il est guillotiné le 11 février  1957.

Écrit sur un ton sensible, ce roman de Joseph Andras est une vraie pépite. Il y a dans son écriture, une sorte d’enchevêtrement entre le passé, le présent et l’avenir. Un style lyrique, doux, simple et accessible. Un style qui décrit une histoire poignante et douloureuse avec un style littéraire bien précis. Cette histoire est poignante parce que certains passages révèlent l’esprit dans lequel certains résistants ont risqué leur vie lors de la guerre d’Algérie. Et douloureuse parce qu’elle permet de rendre compte que toute guerre qui paraît libératrice laisse des tâches indélébiles. En témoigne un extrait du roman :

 

 La mort, c’est une chose, mais l’humiliation ça rentre en dedans, sous la peau, ça pose ses petites graines de colère et vous bousille des générations entières (…) ; il n’ y a pas de sang mais c’est peut-être pire, le sang ça sèche plus vite que la honte 

 

Andras réhabilite en quelque sorte François Iveton, un homme ordinaire, en lui donnant une histoire qui n’est pas celle d’un terroriste, mais celle d’un homme, très amoureux d’une femme ; d’un homme très amoureux de la France sa mère patrie ; d'un homme très amoureux de l'Algérie; d’un homme contre le colonialisme ; d’un homme qui pense que la résistance est un droit et un devoir du citoyen. D'un Humaniste tout court.

 

Pour infos : Lauréat du Goncourt du Premier roman 2016 avant même la parution officielle de son livre, Joseph Andras a décliné ce prix. Il estime que sa conception de la littérature est incompatible avec la notion de compétition. Un premier roman qui semble très bien réussi.

 

Nathasha Pemba

 

Références

Joseph Andras, De nos frères blessés, Arles, Actes Sud, 2016

 

Publié dans Coups de coeur

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Voici venir les rêveurs, Imbolo Mbue

Publié le par Nathasha Pemba

Ce roman parle de la rencontre des cultures entre l’idéal américain et l’idéal africain de l’existence. Ce qui est intéressant c’est que l’auteur se démarque d’une certaine caricature du Noir et d’une certaine idéalité de l’Amérique merveilleuse où tout est beau et où tout peut être acquis sans effort. Ce livre est un message aux rêveurs, mais aussi à la société américaine qui a besoin de retravailler son sens du rapport à l’autre. Pour ma part, je dirais que ce qui fait la beauté de ce livre c’est à la fois la discordance entre les thèmes abordés et l’écriture. En lisant ce roman, j’ai eu l’impression de lire Danielle Steel ou encore Barbara Taylor Bradford écrivant sur les questions de l’identité et de l’immigration.

Tout a commencé aux USA, la contrée du rêve où tous les rêves sont permis mais où tous les rêveurs ne sont pas admis. Tout aurait pu y terminer si Jende, l’un des protagonistes du roman, n’avait pas tenu tête à son épouse. Tout a fini par se terminer à Limbe au Cameroun. Jende, tel que nous le présente Imbolo Mbue, est un homme poli, bienveillant, discret et loyal. Le véritable portrait du serviteur de famille. Seulement dans un pays comme les USA, quand on est sans-papiers, sans travail, que ne ferait-on pas pour être engagé ? Pourtant, ce qui reste la caractéristique de cet homme, c’est plutôt son sens de la dignité et des valeurs.

Rêvant de l’Amérique comme le plupart des personnes de son milieu, il veut faire goûter ce bonheur à son épouse Nenni et à son fils Liomi restés au Cameroun. Il réussit à les faire voyager pour le rejoindre aux Usa. À travers ce sacrifice, leur volonté est d’y vivre, en travaillant et en étudiant dans l’espoir de donner à leurs enfants le bonheur d’être citoyen de la première puissance mondiale et de pouvoir bénéficier d'une grande et prestigieuse formation.

Au fil du roman, le rêve va être déconstruit, car le premier obstacle de Jende sera celui de ses papiers. Il est presque clandestin et travaille grâce à papa God (Dieu), selon son expression. En travaillant pour un magnat de la finance, Clark Edwards,  il va non seulement se rendre compte de la prison dans laquelle vivent ces gens riches qui en arrivent à sacrifier leur famille et quelques fois leurs idéaux de départ, juste pour incarner temporairement l’omnipotence de la richesse. Il verra tour à tour le foyer de son patron tomber en désuétude, parce que le fils ainé, qui abhorre ces ors dans lesquels il est né, va partir en Inde pour vivre une expérience spirituelle authentique. Il y aura aussi la dépression de la maîtresse de maison, une femme en quête perpétuelle de reconnaissance sociale.

En obtenant ce travail Jende a l’impression d’avoir gagné au loto car le travail assurant l’indépendance, il sait que désormais sa vie ne sera plus jamais la même. Il pourra faire des économies et subvenir aux besoins de quelques membres de sa famille restée au Cameroun. Malheureusement le bonheur n’est que de courte durée car  la chute de Lehman Brothers où travaille son patron va contraindre celui-ci, sous les menaces de son épouse à se séparer de son fidèle chauffeur. Jende va encore devoir accumuler des petits jobs pour faire vivre sa famille.

Un matin, après une énième refus de carte de résidence par la justice américaine, Jende est désespéré. Dans les profondeurs de sa  solitude d’immigré, il estime qu’il ne peut pas continuer à vivre clandestinement en Amérique. Il prend son courage à deux mains et décide de rentrer dans son pays.

Avec ce premier pavé, Imbolo Mbué entre dans la liste des auteurs africains-américains qui feront date, un peu comme Chimamanda Ngozie Adichie avec Americanah. Elle touche, avec subtilité, la question de l’identité noire en Amérique, mais son originalité réside dans le fait que ce livre qui dans son fond révèle la question raciale, est d’abord un livre qui met à découvert l’une des plus grandes dimension de la vie humaine, la relation entre un maître et son serviteur. Cette relation dévoile comment ces deux catégorisations sociales, dans les limites de leur humanité, ne peuvent se passer l’une de l’autre, parce que forcément dans ce type de relation, il y a quelque chose qui naît : la complicité, la fraternité ou l’amitié. Mais aussi la dépendance. Enfin, le livre pointe également la politique d’immigration en Amérique, entre autres, ainsi que le vrai visage de l’Amérique des riches : drogues, dépendances, prostitutions, infidélités ; Et celui des pauvres qui n’ont presque rien.

 

Nathasha Pemba

 

Imbolo Mbue, Voici venir les rêveurs, Pairs, Belfond, 2016, 22 euros.

 

Sortie (traduction française) : Août 2016

 

 

 

Publié dans Littérature africaine

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